MAIN


Lorsqu’ils sabordent leur groupe, Loop, en 1991, Robert Hampson et Scott Dawson ont en tête une idée très sérieuse de ce qu’ils veulent faire ensuite. Il est temps, selon eux, d’en finir avec les clichés du rock et de passer à autre chose. Pour eux, qui ont grandi avec cette musique et ont passé ces cinq dernières années à en faire, le constat est douloureux et violent : « Nous voulons voir la fin de la musique rock telle que nous la connaissons, affirme alors Hampson, parce que cette musique ne veut plus rien dire. Elle est périmée, chiante et régressive. » Le projet qu’ils lancent alors, baptisé Main, est une manière de changer tout cela en inversant toutes les données de leur musique précédente. Guitaristes tous deux, ils vont remplacer « le riff par le drone, le chant par du chuchotement, le rythme par une pulsation ». Ils décrivent l’évolution de Main comme un lent travail d’effacement, où chaque nouvelle étape est un renoncement. Si les premiers albums conservent encore des traces de rock, une batterie, une boite à rythme, des éclats de guitare, les suivants élimineront progressivement tout ce les reliait encore à leur passé, excepté les guitares. En effet, ils vont conserver une certaine fidélité à leur instrument et se focaliser sur son utilisation comme source sonore unique. Cette source sera ensuite soumise à tous les traitements que peut permettre l’électronique, dans un premier temps, puis l’informatique, et détournée de sa fonction mélodique ou rythmique pour ne plus être qu’une source infinie de potentialité.

Chaînon manquant entre la guitare couchée de Keith Rowe et le laptop de Christian Fennesz, Main s’est fait le champion d’une forme de nouvelle musique concrète, tout en pointillisme et en raffinement. Ses compositions ont évolué, depuis les débuts de Main, d’une simple tentative de mêler ambient et drones de guitare vers un projet plus ambitieux, plus expérimental, abandonnant progressivement tout lien avec les conventions traditionnelles de la musique pour aboutir à ce que Hampson nomme le drumless space, un espace sonore abstrait, dépourvu de rythme, à la structure floue et flottante. Les sons y sont pourvus d’une vie autonome, et d’une identité sans références matérielles repérables. Les tonalités et les attaques caractéristiques de la guitare sont patiemment gommées pour ne laisser qu’un réseau diffus de pulsation et d’iridescence. Le rythme en est donné de loin en loin par des loops microscopiques, dissection de sonorités masquées, roulées en boucles et camouflées par la modulation des timbres et des dynamiques. Méticuleusement orchestrée à partir de fragments de sons sculptés au scalpel, taillés et émincés avec une patience chirurgicale, la musique de Main se veut œuvre de précision. Fonctionnant selon ses propres règles, ni totalement abstraite, ni totalement concrète, elle joue sur le déplacement, le passage d’un domaine à l’autre, de ces bribes de son, et sur une dramaturgie élaborée quant à leur apparition et disparition, établissant une chronologie des faits artificielle, comme un scénario fictionnel qui régirait l’exposition des différentes textures. C’est sans doute cette volonté de ne pas se cantonner aux boucles et au drone permanent, et de se risquer au silence et au vide, qui caractérise Main et le distingue d’autres projets ambient à guitare. Main s’est ainsi progressivement écarté des constructions linéaires traditionnelles pour placer au contraire ses fragments de sons dans l’espace autant que dans le temps. En cherchant à contextualiser le son dans une architecture et non simplement dans une durée, ils se sont affranchis des préoccupations communes à ces autres projets ambient, le rythme, la mélodie, pour aborder à la place des questions de densité, de tension, de périodicité, entre les particules qui compose la matière sonore. La frugalité spartiate des compositions crée alors une forme d’espace négatif, qui révèle les sons en plaçant l’accent autant sur leur absence, sur l’espace qui les sépare que sur les sonorités et les événements eux-mêmes.

À l’origine fortement inspiré par AMM, Main, devenu en 1996 le projet solo de Robert Hampson, est aujourd’hui de plus en plus proche de la musique électro-acoustique. Son mode de production, comme son mode de performance (délaissant les guitares pour une table de mixage et quatre lecteurs de CD) sont ainsi comparables à celles de l’école post-concrète française des Bernard Parmegiani et Francis Dhomont. C’est sans doute ce qui aura poussé le Groupe de recherches musicales à commissionner trois pièces à Robert Hampson (« Parallax » 2005, « Umbra » 2006 et « Dans le lointain » 2008), dont la première a eu lieu à l’Acousmonium de Paris. Nouvelle étape dans son parcours, le disque qui a résulté de cette commande, publié par le label Touch, le voit aujourd’hui revenir à son nom de baptême et renoncer peut-être définitivement au nom de Main.

(Benoit Deuxant)


Artists

MAIN
0